Autisme : et si on arrêtait enfin de juger pour commencer à accompagner ?

En Côte d’Ivoire, l’autisme reste encore mal compris, malgré une sensibilisation qui progresse. Entre difficultés de dépistage, manque de structures spécialisées, coût des soins et stigmatisation, de nombreuses familles affrontent seules un parcours complexe. Les initiatives récentes nourrissent toutefois l’espoir d’une meilleure prise en charge.
L’autisme, ou trouble du spectre de l’autisme (TSA), est un trouble neurodéveloppemental qui affecte notamment la communication, les interactions sociales et certains comportements. Il apparaît généralement dès les premières années de la vie et se manifeste de manière différente selon les personnes.
En Côte d’Ivoire, cette réalité est longtemps restée dans l’ombre. Pourtant, les données présentées lors d’une journée scientifique organisée en mars 2026 par le Centre Marguerite T-Bonlé donnent une idée de l’ampleur des troubles du développement chez l’enfant. Le Directeur général de l’Institut national de santé publique y a indiqué que 25 à 30 % des enfants reçus en pédiatrie présentent des troubles du développement.
Ce chiffre concerne l’ensemble des troubles du développement et ne signifie donc pas qu’un enfant sur quatre est autiste. Il souligne néanmoins l’importance d’un dépistage plus systématique et d’une meilleure connaissance de ces troubles.
Sur le terrain, les professionnels de santé constatent surtout une difficulté persistante : de nombreuses familles arrivent tardivement dans le parcours de diagnostic, parfois après plusieurs consultations et des interprétations erronées des premiers signes.
Le retard de langage, certaines difficultés dans les interactions sociales, l’isolement ou encore des comportements répétitifs peuvent constituer des signes qui doivent attirer l’attention. Mais aucun de ces signes, pris isolément, ne suffit à établir un diagnostic.
Pour les spécialistes, l’enjeu est donc de ne pas attendre que les difficultés deviennent trop importantes avant de consulter. Une pédopsychiatre du Programme national de santé mentale insiste ainsi sur l’importance d’une détection précoce et d’une orientation vers des professionnels compétents.
Cette volonté se traduit progressivement par plusieurs initiatives. Un nouveau carnet de santé doit notamment contribuer à améliorer le repérage des troubles du développement chez les jeunes enfants. Des formations sont également envisagées pour les sages-femmes, qui constituent souvent l’un des premiers points de contact entre les familles et le système de santé.
Un algorithme destiné à aider les médecins généralistes dans la détection de l’autisme est également en préparation. L'objectif est de réduire les retards d'orientation et de faciliter l'accès à une prise en charge adaptée.
Mais entre le dépistage et la prise en charge effective, le fossé reste important.
Derrière les statistiques et les annonces institutionnelles se trouve une réalité beaucoup plus concrète : celle des parents.
Pour certaines familles, l’annonce ou la suspicion d’un trouble du spectre de l’autisme marque le début d’un long parcours. Diagnostic difficile à obtenir, consultations multiples, soins spécialisés coûteux et déplacements répétés peuvent rapidement devenir une charge financière et psychologique considérable.
À cela s’ajoute le regard de la société. Dans certains milieux, les comportements d’un enfant autiste sont encore interprétés à travers des croyances ou des préjugés. Les parents peuvent alors être accusés de mauvaise éducation ou confrontés à des réactions de rejet.
L’Inspecteur général de la santé a lui-même dénoncé les préjugés et la stigmatisation qui entourent les personnes autistes. Pour les professionnels, changer les mentalités est donc aussi important que développer l’offre médicale.
Une autre inquiétude demeure, peut-être la plus lourde : l’avenir des enfants une fois devenus adultes. Le manque de dispositifs structurés dédiés aux adultes en situation de handicap laisse de nombreux parents face à une question sans réponse claire : qui accompagnera leur enfant lorsqu’ils ne seront plus là ?
Face à ces difficultés, les familles ne sont pas totalement seules. Des associations et organisations de la société civile tentent de construire des solutions, notamment autour de l’inclusion et de l’autonomisation.
L’ONG Cœur Bleu développe ainsi des activités telles que la couture, la pâtisserie, la poterie ou encore la peinture. Au-delà de l’apprentissage d’un savoir-faire, ces initiatives cherchent à favoriser l’autonomie des personnes autistes et leur participation à la vie sociale.
Le renforcement des compétences des professionnels constitue également un enjeu majeur. La formation de spécialistes et l’augmentation attendue du nombre d’orthophonistes pourraient contribuer à améliorer l’accompagnement des enfants confrontés à des difficultés de communication et de langage.
Les autorités sanitaires appellent, de leur côté, à une approche collective associant santé, éducation, action sociale et collectivités locales. Car la prise en charge de l’autisme ne peut pas reposer uniquement sur les familles ou sur le secteur médical.
Le président de l’Association Côte d’Ivoire autisme résume cette responsabilité collective autour d’une interrogation : « Et si chacun faisait un peu plus pour sortir l’autisme de l’ombre ? »
La Côte d’Ivoire semble aujourd’hui engagée dans une nouvelle étape : celle où l’autisme commence à être davantage identifié, discuté et intégré aux politiques de santé et de protection sociale.
Mais la sensibilisation ne suffira pas. Le véritable défi sera de transformer cette prise de conscience en dispositifs accessibles et durables : diagnostic précoce, professionnels formés, soins abordables, accompagnement scolaire, insertion professionnelle et structures adaptées aux adultes.
Pour les familles, chaque avancée compte. Mais elles attendent surtout des solutions capables de s’inscrire dans la durée.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment mieux détecter l’autisme. Elle est aussi de déterminer quelle place la société ivoirienne souhaite offrir, demain, aux personnes autistes et à leurs familles. Les prochaines étapes seront décisives pour passer progressivement de la sensibilisation à une véritable politique d’inclusion.
