Politique

Damana Pickas : excès de zèle ou patriotisme ? Retour sur l'affaire qui divise

Par ESSOH EmmanuelLe vendredi 25 septembre 2026 à 11:05
Damana Pickas : excès de zèle ou patriotisme ? Retour sur l'affaire qui divise

De la CEI en 2010 à son arrestation pour appel à l'insurrection en 2025, retour sur le parcours de Damana Pickas, entre engagement patriotique revendiqué et accusations de zèle politique

Deux mois après la Présidentielle ivoirienne, l'arrestation de Damana Adia Pickas, en novembre 2025, continue de cristalliser les positions. D'un côté, un homme présenté par son parti comme un militant pacifique injustement persécuté ; de l'autre, un responsable politique que la justice accuse d'avoir appelé à l'insurrection. Entre les deux lectures, un même homme, deux récits irréconciliables et un passé qui, à y regarder de près, n'est pas sans écho avec l'affaire actuelle.

Damana Adia Pickas, 2e vice-président du Conseil stratégique et politique du PPA-CI et coordonnateur général du « Front commun » réunissant PPA-CI et PDCI, a été interpellé le 4 novembre 2025 à Bingerville. Deux jours plus tard, il était placé sous mandat de dépôt à l'issue d'une information judiciaire ouverte pour une longue liste de chefs d'accusation : actes terroristes, participation à un mouvement insurrectionnel, atteinte aux opérations électorales, participation à une manifestation interdite, destructions de biens publics, entre autres.

Selon le procureur de la République, Oumar Koné Braman, cette arrestation fait suite à des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, dans lesquelles Damana Pickas aurait appelé à des marches après l'interdiction, le 11 octobre 2025, d'un rassemblement du Front commun. Le parquet relie ces appels aux violences ayant émaillé la période électorale.

Pour le PPA-CI, cette lecture ne tient pas. Le parti dénonce une « instrumentalisation flagrante de l'institution judiciaire à des fins politiques » et une « arrestation arbitraire », présentant Damana Pickas comme un responsable « connu pour son engagement pacifique et sa constance dans la défense de la démocratie ». Le parti rappelle également que près de 1 300 de ses militants et sympathisants seraient alors détenus pour avoir voulu protester contre ce qu'il qualifie de violation de la Constitution.

Un détail éclaire différemment cette trajectoire : ce n'est pas la première fois que Damana Pickas se retrouve au centre d'une contestation électorale explosive. En novembre 2010, alors commissaire central de la Commission électorale indépendante (CEI) et superviseur pour la région du Moyen-Comoé, il s'était fait remarquer d'une tout autre manière. Le soir de l'annonce des résultats provisoires du second tour de la présidentielle opposant Laurent Gbagbo à Alassane Ouattara, il avait physiquement empêché le porte-parole de la CEI, Bamba Yacouba, de proclamer les résultats au micro, devant une salle pleine de journalistes allant jusqu'à s'emparer des documents et à les déchirer, en lançant : « C'est un hold-up électoral qui ne passera pas ». Un épisode resté célèbre, survenu au tout début de la crise post-électorale qui allait, dans les mois suivants, plonger le pays dans une grave crise politique et humaine.

À cela s'ajoute un autre élément : en début d'année 2025, Damana Pickas avait déjà été condamné à dix ans de prison pour atteinte à la défense nationale, association de malfaiteurs et complot contre l'autorité de l'État, dans une affaire liée au financement présumé de l'attaque de 2021 contre le camp militaire d'Abobo.

Ce fil rouge celui d'un homme dont les prises de position les plus marquantes surgissent systématiquement aux moments les plus chauds des crises électorales ivoiriennes nourrit à lui seul les deux lectures possibles de l'affaire actuelle. Pour ses soutiens, cette constance illustre un engagement patriotique sans faille, celui d'un homme qui refuse, depuis quinze ans, ce qu'il considère comme des scrutins entachés d'irrégularités. Pour ses détracteurs, elle dessine au contraire le profil d'un acteur récurrent des tensions post-électorales, dont l'implication dans les épisodes les plus confrontationnels justifierait la vigilance des autorités. Entre ces deux récits, l'affaire Pickas continue d'incarner, plus de quinze ans après 2010, les fractures politiques que la Côte d'Ivoire n'a toujours pas totalement refermées.