Orpaillage illégal en Côte d’Ivoire : qui protège encore les exploitants clandestins?

L’orpaillage illégal ne se cache presque plus en Côte d’Ivoire. Dans plusieurs régions, les engins lourds ont remplacé les installations rudimentaires et les sites clandestins se rapprochent des villages, des plantations et des cours d’eau. Malgré les opérations de destruction menées par les autorités, l’activité revient souvent. Une réalité qui soulève une question dérangeante : qui permet encore aux exploitants illégaux de s’installer et de travailler ?
Le problème n’est plus seulement celui de quelques individus venus chercher de l’or dans des zones isolées. Au fil des années, l’exploitation clandestine s’est transformée en une activité organisée, capable de mobiliser des hommes, des machines, de l’argent et des réseaux. Dans certaines zones, il suffit qu’un site soit détruit pour qu’un autre apparaisse plus loin.
Cette résistance interroge l’efficacité de la lutte. Elle interroge surtout les mécanismes qui permettent à ces activités de continuer.
L’histoire de l’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire n’est pas récente. Son développement s’est accéléré dans un contexte particulier, notamment pendant les années de crise politico-militaire, lorsque certaines portions du territoire échappaient au contrôle effectif des autorités. Des activités minières informelles ont alors trouvé un terrain favorable pour se développer.
Mais le contexte a changé. L’État a progressivement restauré son autorité sur l’ensemble du territoire et dispose aujourd’hui de forces de sécurité, de services techniques et de structures spécialisées pour combattre l’exploitation illégale des ressources minières.
Pourtant, le phénomène persiste.
C’est précisément ce paradoxe qui mérite d’être examiné. Comment des sites parfois suffisamment importants pour accueillir des pelleteuses, des dragues et des dizaines de travailleurs peuvent-ils fonctionner sans que personne ne les remarque ? Comment ces machines arrivent-elles sur place ? Qui fournit les terrains ? Qui facilite l'installation des exploitants ? Et surtout, qui prévient les orpailleurs lorsque des opérations de contrôle sont annoncées ?
Il serait cependant dangereux de transformer ces interrogations en accusations contre des personnes ou des catégories précises sans preuves. Les témoignages et les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux peuvent alimenter le débat, mais ils ne suffisent pas à établir la culpabilité d'un individu.
Une chose apparaît néanmoins clairement : l’orpaillage illégal ne peut pas se développer durablement sans un environnement qui lui est favorable.
Dans les zones rurales, les chefs de village, propriétaires terriens, jeunes, exploitants agricoles et autres acteurs communautaires sont directement concernés. Certains peuvent s’opposer aux activités clandestines, tandis que d’autres peuvent y voir une source de revenus immédiats. C’est dans cet espace que se joue une partie de la bataille.
L’argent de l’or peut en effet modifier les rapports économiques dans les villages. Là où l’agriculture procure des revenus plus lents et soumis aux aléas climatiques, l’exploitation aurifère promet des gains rapides. Cette différence peut pousser certains habitants à fermer les yeux sur les conséquences environnementales.
Mais le coût de cette richesse provisoire peut être considérable.
Lorsqu’une pelleteuse ouvre une fosse, elle ne détruit pas seulement une portion de terre. Elle bouleverse le sol, élimine la végétation et peut rendre une parcelle impropre à l’agriculture. Lorsqu’une activité minière s’installe près d’un cours d’eau, les conséquences peuvent dépasser largement les limites du site.
L’eau est particulièrement vulnérable.
Les techniques utilisées sur certains sites peuvent entraîner le rejet de substances toxiques, notamment du mercure, dans l’environnement. Une fois introduit dans les chaînes alimentaires, ce métal peut présenter un risque pour les populations qui consomment des poissons contaminés.
Le danger est donc moins spectaculaire qu’une opération militaire, mais beaucoup plus durable. Une fosse peut être abandonnée en quelques heures. Une rivière contaminée, elle, peut mettre beaucoup plus longtemps à retrouver son équilibre.
Le phénomène menace également l’agriculture. Dans plusieurs zones rurales, les terres qui devraient servir aux cultures sont progressivement transformées en espaces d’exploitation minière. Des plantations peuvent disparaître et des terres agricoles être découpées par des excavations profondes.
À terme, une question se pose : que restera-t-il lorsque l’or aura disparu ?
L’orpaillage illégal crée des emplois et des revenus à court terme, mais il peut aussi détruire les activités économiques qui permettent aux communautés de vivre durablement. Une terre agricole dégradée ne produit plus comme auparavant. Un cours d’eau pollué fragilise la pêche. Une forêt détruite ne se reconstitue pas en quelques saisons.
C’est pour répondre à cette situation que les autorités ivoiriennes ont renforcé leur dispositif de lutte. La création du Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal en 2021 a marqué une nouvelle étape dans la stratégie de l’État.
Depuis, les opérations se multiplient dans différentes régions. Les forces engagées détruisent des installations, saisissent des équipements et interpellent des personnes soupçonnées d’être impliquées dans les activités interdites.
Mais une difficulté demeure : empêcher la réinstallation.
Détruire une drague coûte moins cher et prend moins de temps que restaurer un cours d’eau. Intervenir sur un site est une chose ; assurer sa surveillance après le départ des forces de l’ordre en est une autre.
C’est pourquoi la lutte contre l’orpaillage illégal ne peut pas être uniquement une affaire de policiers, de gendarmes ou de militaires. Elle suppose également une coopération avec les populations.
Les communautés locales connaissent les pistes, les campements et les mouvements d’hommes et de machines. Elles savent souvent où se trouvent les activités clandestines. Leur participation peut donc être déterminante pour empêcher la réinstallation des exploitants.
Mais cette collaboration doit aller dans les deux sens. Les populations doivent pouvoir signaler les activités suspectes sans craindre des représailles. L’État, de son côté, doit garantir que les informations transmises donnent lieu à des vérifications sérieuses.
La question des éventuelles complicités doit également être traitée avec rigueur. Si des responsables publics, des agents de l’État ou des acteurs privés facilitent réellement l’exploitation clandestine, leur statut ne devrait pas constituer une protection. Mais une telle affirmation doit reposer sur des enquêtes et des preuves, et non sur des rumeurs.
Le président Alassane Ouattara a régulièrement rappelé le principe selon lequel nul ne peut se placer au-dessus de la loi. Cette logique vaut aussi bien pour l’orpailleur clandestin que pour celui qui lui fournirait une protection ou faciliterait son activité.
Le véritable défi est donc désormais de remonter la chaîne.
Qui extrait l’or ? Qui finance l’activité ? Qui fournit les machines ? Qui met les terrains à disposition ? Qui organise le transport ? Qui achète l’or ? Et, lorsqu’il existe des complicités avérées, qui protège ceux qui les rendent possibles ?
C’est à ces questions que les prochaines étapes de la lutte devront répondre.
Car la bataille contre l’orpaillage illégal ne sera pas gagnée uniquement en détruisant des sites. Elle le sera lorsque les conditions permettant leur réapparition auront disparu.
Entre la nécessité de préserver les ressources naturelles, la recherche de revenus par les populations rurales et la volonté de l’État de faire respecter la loi, l’équilibre reste fragile. La Côte d’Ivoire dispose désormais de moyens importants pour combattre le phénomène. Reste à savoir si ces moyens permettront aussi de s’attaquer aux réseaux invisibles qui, derrière les excavations et les machines, permettent à l’orpaillage illégal de continuer à vivre.
